LE GRIOT, HOMME DE PAROLES et LE CHASSEUR, HEROS AFRICAIN

d'Ahmadou Kourouma.Illustrations de Giorylo Bacchin. Ed. Grandir (1351, chemin de la Passerelle, 84100 Orange), "Hommes d'Afrique", tous deux 44 p.,120 F.A partir de 9 ans.

 

YACOUBA, CHASSEUR AFRICAIN

d'Ahmadou Kourouma. Illustrations de Claude et Denise Millet. Gallimard jeunesse. Folio junior, "Drôles d'aventures", 96 p., 29 F. A partir de 9 ans.

 

Kourouma l'enchanteur

On connaît le romancier sarcastique, pourfendeur des autoritarismes, mais moins l'écrivain pour la jeunesse, soucieux de transmettre les valeurs ancestrales de l'Afrique

 

Un rire énorme, tumultueux. Un rire qui emporte tout sur son passage. Comme un fleuve tropical sorti de son lit Comme un grand coup de torchon sur la savane. Un rire tout neuf, à désarmer les fauves: Kourouma rit.

Mais pas comme d'habitude. L'écrivain ivoirien, prix du Livre Inter 1999 pour En attendant le vote des bêtes sauvages (Seuil, Le Monde des livres du 23 octobre 1998), nous avait accoutumés à l'insolence, au sarcasme, pourfendant les autoritarismes, vitriolant les impérialismes, moquant les maraboute et les sorciers, stigmatisant les autocrates de l'Afrique décolonisée. Témoin son portrait du dictateur Koyaga, l'homme au totem faucon, qui est au centre de son dernier roman: "Koyaga vous fûtes. (…) assassin comme un lycaon, émasculeur comme un castreur, démagogue comme un griot, prévaricateur comme un toto, libidineux comme deux canards... "

Kourouma rit. Pas jaune cette fois, mais de bon cœur. Tant, sans doute, la question qu'on lui pose lui semble saugrenue: pourquoi sera-t-il à Montreuil, pourquoi écrit-il aussi pour les enfants ?

"Mais parer que c'est capital." Que puis-je apporter à la culture internationale sinon de faire revivre une civilisation sur le point de disparaître? tes jeunes doivent savoir ce qu'étaient les valeurs des anciens Africains. On peut leur servir des contes animaliers, le lapin malin, la méchante hyène :je préfère leur raconter des histoires vraies."

Ce rôle de passeur, Ahmadou Kourouma ne saurait le prendre plus au sérieux. A soixante-douze ans, lui, l'écrivain peu prolixe, qui n'a livré que trois romans pour adultes, a déjà écrit presque deux fois plus pour la jeunesse. Il dit la poésie, les chants, les danses, les rites d'initiation, tous les aspects, même les plus archaïques ou les plus barbares, de la société traditionnelle. Il avait même songé aborder les pratiques d'excision et de circoncision, mais dit-il, " l'éditeur n'a pas voulu".

C'est la nostalgie de son enfance, du côté de Boundiali où, "pendant la saison sèche tout le village bruissait de la fièvre de l'initiation" qui lui a inspiré Yacouba, chasseur africain. Selon la vieille méthode des Lettres persanes, Kourouma soumet le monde noir au regard candide d'un jeune voyageur européen. Comment peut-on être Senoufo ou Malinké? s'interroge Mathieu, un petit "toubab" débarqué de Lyon qui découvre notamment que "le grand maître chasseur du village n'est pas seulement le chef des fournisseurs de gibier " mais aussi " le maître en magie " et que c'est lui qui va diriger les cérémonies de scarification.

"Yeux d'aigle, sveltesse d'un ramier et taille de fromage", Yacouba, avec sa haute mitre, son boubou couvert de trophées, griffes, cornes et écailles, et son manche à queue d'éléphant, n'est pas prés de s'effacer de la mémoire du lecteur. tas plus que la soirée dite du "kénai ", avec ses cercles de danseurs frénétiques, ses mystères inquiétants et ses odeurs de poudre.

A la lin du livre, Kourouma souligne que l'initiation aujourd'hui " n'existe plus, sauf dans les villages les plus reculés". Il ne manque pas une occasion de dénoncer la scarification, réalisée dans des "conditions d'hygiène déplorables", et qui fait courir aux enfants un "très grand danger". Toutefois, et c'est peut-être le plus intéressant dans sa démarche, il tente d'éclairer par un biais romanesque simple, ce que l'Initiation a pu représenter aux yeux des Anciens. Soit, selon Amadou Hampâté Bâ, le moyen de " donner à la personne psychique une puissance morale et mentale qui conditionne la réalisation parfaite de l'individu " (Aspects de la civilisation africaine). Ou, d'après Mircea Eliade,- le moyen d'accéder à la fameuse " triple révélation: celle du sacre, de la mort et de la sexualité " (Le Sacré et le Profane). Bien sur, Kourouma reste loin de ces abstractions. Mais, il sait taire passer, au détour d'une description ou d'une remarque, beaucoup du savoir et des croyances ancestrales. Il en va de même dans la belle collection " Hommes d'Afrique " publiée par les éditions Grandir. Comme il serait impossible de comprendre la Grèce antique sans connaître le rôle du prêtre ou de la pythie, c'est à travers ses personnages mythiques que Kourouma nous présente la société africaine traditionnelle. Du prince, homme de pouvoir, au forgeron, homme de savoir, du griot, homme de paroles, au chasseur, " sorcier-voyant", chaque livre relate la journée d'un de ces héros, traitée comme un classique documentaire - richement illustrée de photos, sculptures, masques, tissus... - une première partie campe le décor, tandis que, sur les illustrations réalistes de Giorgio Bacchin, suit le récit de la journée, qui se déroule comme une histoire véritable. Du détail quotidien aux grandes questions métaphysiques, de la recette du foutou manioc au secret des grigris ou aux mystères de la métamorphose, c'est toute la séduction de l'Afrique noire qui défile dans ces pages. Comme sur une lanterne magique. Avec bruitage assuré: feulement des panthères, " bruyants envols des oiseaux de nuit"... A croire que Kourourna est lui aussi un peu sorcier. Mais allez-donc le lui dire. On l'entend d'ici, lui et son très grand rire.

Florence Noiville

Le Monde, 3.12.1999