MONNE, OUTRAGES ET DEFIS

Ahmadou Kourouma. Seuil, "Points", 283p, FF 39

 

CAHIER NOMADE

Abdourahman A. Waberi. Le Serpent à plumes, "Motifs", 156 p., FF 33

 

La décolonisation de l'histoire

Ahmadou Kourouma et Ahdourahman se réapproprient le passé de l'Afrique

 

Après avoir subi une "littérature" coloniale saturée d'exotisme et de préjugés raciaux, on n'en finit pas de découvrir avec intérêt l'instar du romancier Amin Maalouf et de ses Croisades vues par les Arabes, des écrivains d'Afrique ont entrepris de plonger dans le passé de la colonisation pour faire entendre leurs voix.

Ahmadou Kourouma, écrivain et mathématicien né en 1927 en Côte d'Ivoire, a construit, avec Monné, outrages et défis, une fresque historique. Le personnage principal, Djigui Keita, règne à Soba, en pays mandingue,, depuis 1850 jusqu'aux prémices de l'indépendance, un siècle plus tard. Au moment de la conquête française menée par Faidherbe, Djigui Keita est un jeune prince célébré par les griots, respectueux d'un islam teinté de fétichisme, persuadé que la protection d'Allah et des savoirs magiques suffira à écarter l'envahisseur. Pourtant Faidherbe a déjà soumis Samory, l'empereur guerrier mandingue qui lui avait infligé de lourdes défaites.

La ville de Soba tombe vite sous l'assaut d une vraie colonne française : en tête, le capitaine blanc en costume blanc, portant pistolet, jumelles et casque colonial ; derrière les sous-officiers mulâtres, armés de pistolets ; puis, à pied, les tirailleurs et les porteurs noirs ''croulant sous des faix d'armes".

Les colons militaires et civils s'installent à Soba, où Djigui Keita, déchu, devient leur collaborateur. Ils instaurent les travaux forcés, la capture des hommes valides pour les chantiers et les cultures des colons. En 14-18, ils enlèvent à nouveau des hommes pour les envoyer combattre dans les tranchées de France.

Au fil des ans, Djigui Keita s'enfonce dans une soumission aveugle, magnétisé pat ses bribes de privilège. Il reçoit la Légion d'honneur. Il se réjouit à l'idée du train promis par les Français - qui n'arrivera jamais à Soba malgré les centaines de vies humaines perdues sur le chantier. Il se laisse séduire par un architecte qui veut lui construire un palais luxueux. "Après avoir pourvu l'instituteur et le curé en garçons incirconcis, les chantiers du chemin de fer, des routes, d'abattage de bois et les exploitations agricoles en travailleurs forcés, tous les Blancs en jeunes filles vierges, j'ai mobilisé des hommes, des femmes et des enfants pour me bâtir un palais aussi grandiose que mes rêves ", proclame le pseudo-roi.

Il faudra les événements français de 1940 et l'extrême brutalité du nouveau commandant pétainiste pour que Djigui sorte de son rêve et mesure le désastre survenu à son peuple. Ce vieillard très religieux se tournera alors vers un imam intégriste. Agé de cent vingt ans, auréolé de son prestige de roi aux vastes pouvoirs magiques, il sera ensuite récupéré dans le combat pour l'indépendance par les futurs dictateurs, défenseurs des régimes de parti unique.

Au fil de ce récit rythmé par la mythologie africaine, Ahmadou Kourouma ne montre guère plus d'indulgence pour les tyrans modernes africains que pour les colons. Monné, outrages et défis annonce ainsi En attendant le vote des bêtes sauvages (l998), qui a reçu le Prix du livre Inter 1999.

Djibouti, l'une des dernières colonies françaises en Afrique, n'a connu l'indépendance qu'en 1977. Abdourahman A. Waberi avait douze ans. A l'âge adulte, il a fui le régime à poigne et la forte présence militaire française qui caractérisent la jeune République. Les treize nouvelles du Cahier nomade retracent l'histoire de ce "confetti de l'empire", depuis la visite du général-président venu de France en 1966, et son cortège de répression, jusqu'à la fureur cinéphile qui s'était emparée du Djibouti des années 70. Cette histoire grinçante, Waberi la décrit avec, son ton singulier, à la fois joyeux et poétique. Dans "Feu mon père, reviens", le jeune romancier rend hommage à son "grand' funambule de père", celui qui excellait à chanter les émotions humaines, mais qui savait aussi que "le silence compose une grande partie de la conversation".

C. Ba

Le Monde des Poches, 4 juin 1999