EN ATTENDANT LE VOTE DES BÊTES SAUVAGES

Ahmadou Kourouma. Le Seuil, Paris, 358 p, 1998

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Kourouma, le témoin révolté

Dans "En attendant le vote des bêtes sauvages", l'écrivain ivoirien fait la satire des régimes totalitaires africains.

 

Ce prix, dit-on vaut de l'or. Son obtention est une promesse de succès en librairie. Pour preuve, le lauréat de l'année dernière, Martin Winckler, a vendu plus de 300 000 exemplaires de son roman La Maladie de Sachs (POL). Il faut dire que France-Inter consacre une importante promotion à cette distinction printanière. Et puis, aime-t-on à rappeler, c'est un " prix de lecteurs ". Cette année, 24 auditeurs de France-Inter étaient invités à choisir dix livres à partir d'une liste de 119 établie par une trentaine de... critiques littéraires.

Réunis autour de leur président, cette année Jean-Marie Gustave Le Clézio les jurés an herbe, qui sont facteurs ou inspecteurs des impôts dans la vie, ont âprement débattu. Au troisième tour, c'est Amadou Kourouma qui l'a emporté pour En attendant le vote des bêtes sauvages (Seuil), devançant la Demande (Verdier) de Michèle Dessoudes et J'apprends l'allemand (Actes Sud) de Denis Lachaud.

En attendant le vote des bêtes sauvages est le troisième livre de cet écrivain Ivoirien âgé de 71 ans, mathématicien de formation, qui exerça longtemps la profession d'actuaire - scribe chargé des procès-verbaux - avant de se lancer, à 44 ans, dans l'écriture.

Trois livres en trente ans, c'est peu comparé à certains stakhanovistes de la plume. Mais c'est amplement suffisant. pour faire d'Ahmadou Kourouma l'une des figures majeures de la littérature africaine contemporaine. Les Soleils des indépendances (1968), son premier roman, vendu à plus de 100 000 exemplaires, avait surpris par ses audaces stylistiques et la virulence de sa critique de l'Afrique postcoloniale. Monné, outrages et défis (Seuil, 1990), explorait davantage l'univers du burlesque. En attendant le vote des bêtes sauvages marque un retour à la satire. Objet du courroux de Kourouma: les régimes totalitaires qui sévissent dans certains pays africains depuis la guerre froide. L'auteur nous en offre un beau spécimen en la personne du "président-empereur" Koyaga, qui règne en despote sur la très chimérique République du Golfe. Un tyran de la pire espèce qui pille, tue et magouille sans vergogne. Sous la plume acérée de Kourouma, le récit de son règne prend des allures de règlement de comptes à OK Corral.

 

Sébastien LE FOL

Le Figaro, 04.06.99